Bien pire que la vache folle: le veau d’or est devenu fou – Une vie de combat

Je ne plaisante pas. Ce ne sera pas la première fois que j’affirmerai que nous sommes gouvernés par des criminels devenus fous, fous d’une folie dont je perçois les engrenages historiques de Socrate à nos jours. On peut, comme Nietzsche, me prendre pour “un bouffon en train de se livrer à des plaisanteries sinistres”, cela me laisse de glace. Tout comme Galilée avait raison contre le monde entier, le petit nombre d’humains ayant assez d’intelligence et de courage pour être lucides a raison, contre des milliards de vaches au râtelier, contre ceux qui les manipulent et les exploitent.

Quelques jours avant la capitulation de l’Allemagne en 45, Goebbels osa dire à la radio: “La coalition perverse de nos ennemis est en train de se disloquer”. Ceux qui aujourd’hui faussent les énoncés des plus brillants problèmes ne sont pas moins menteurs que lui et à peine plus habiles.

Même en laissant de côté les germes culturels du désastre contemporain, germes qui, comme je l’ai déjà écrit, remontent à Socrate et se sont épa­nouis dans le Christianisme, il est évident que le tournant économique fatal date du début du machinisme. La destination sage de la machine aurait du être la diminution de la peine des hommes. Au lieu de cela, elle fut la production massive et la concurrence sauvage, laquelle exigea dès les débuts des licenciements d’ouvriers. Ceci n’est pas une vue de l’esprit, mais le langage de l’histoire. Il y a plus de 300 ans, les bate­liers de la Fulda cassèrent le bateau à vapeur de Denis Papin, pour ne pas être réduits au chômage ; puis il y eut la révolte des canuts lyonnais contre le métier Jacquard, peu après celle des tisserands allemands. Si les employeurs avaient eu la sagesse de diminuer le temps de travail au lieu de licencier, ce gâchis aurait été évité. Mais ils n’eurent pas cette sagesse et les ouvriers montrèrent qu’ils connaissaient bien leurs employeurs. Telle fut la première crise de folie du veau d’or, folie combien contagieuse !

Il y eut entre temps le papier‑monnaie, fiction dangereuse aux effets actuellement décuplés par les découverts en banque, le crédit, le fait que les grandes banques mondiales prêtent, surtout aux pays en voie de développement, des sommes fabuleuses qui n’existent que sur le papier ou dans les ordinateurs, qui réduiraient les banques à la faillite si les titulaires de comptes faisaient tous à la fois de gros prélèvements, danger qui exige l’entretien de dirigeants indigènes aussi pourris que les banquiers eux‑mêmes. Seconde folie du veau d’or !

Les effets désastreux de la concurrence sauvage en de la surproduction. la misère ouvrière qui alla jusqu’à provoquer des cas de cannibalisme en Angleterre suscitèrent des dizaines de milliers de bagnards volontaires qui se ruèrent vers les enfers brûlants des mines d’or de Californie ou les enfers glacés du Klondyke. Le veau d’or se croit plus important que “le chant des choses nécessaires, l’unique et irremplaçable mélodie”, il se croit plus important que le pain, le vin, le coton et la laine et cette folie, il l’a communiquée au monde entier.

Et pourtant, mourant de faim ou de soif, quel milliardaire ne donnerait-­il pas ses milliards pour du pain en de l’eau ?

C’est face à la nécessité que l’homme retrouvé la conscience des vraies valeurs, et alors le veau d’or et sa prétention ne pèsent pas lourd.

Les Marxistes ont fait d’excellentes analyses sur les engrenages fous du système capitaliste. Ces analyses restent vraies même si les Marxistes se sont trompés sur les remèdes. Ils sont les seuls qui se sont montrés capables de suivre jusqu’au bout une chaîne de conséquences économiques.

Le veau d’or sape allègrement son piédestal. Il conseille aux décideurs économiques et politiques de s’inspirer des statistiques. Se basant sur la production des années précédentes, une grosse firme de lames de rasoir programma sa production ultérieure sans s’apercevoir qu’elle avait crevé le plafond de la population mondiale. Cas exceptionnel ? Point du tout : l’industrie automobile a fait la même chose dans le monde entier en se montrant incapable de tenir compte du marché des solvables et des limites du luxe.

Etre compétitif, telle est l’universelle consigne du veau d’or. Donc il faut comprimer son propre personnel, aller fabriquer en Asie, couler les concurrents. Mais à qui vendre la production lorsqu’on a ainsi fait une société de chômeurs ? Voilà une question à laquelle le veau d’or n’a pas pensé …

Autrefois, le bon sens populaire disait, au temps où il y avait des peuples et du bon sens : “gouverner, c’est prévoir”. Mais, Monsieur Giscard d’Estaing s’avoue “condamné à gérer l’imprévisible”. Monsieur Raymond Barre avoue “naviguer à vue”, bien qu’il soit professeur d’économie.

La folie a gangrené tout le corps social. Des ouvriers font grève parce que leur usine ferme. Alors ils en devancent la fermeture par la grève. Tout le monde réclame des subventions et raisonne comme si aucune activité ne pouvait plus s’autofinancer. Mais alors qui doit payer les subventions? Que deviennent la dignité du travail et la simple dignité humaine ?

J’ai dit que le veau d’or était devenu fou. En fait, il est congénitale­ment fou. L’ennui est qu’il nous a contaminés, fait accepter des aberrations comme l’usure incorporée, la soi-disant nécessité économique de la guerre, comme le gaspillage forcené et l’illusion du bonheur par le standing.

Que faire ? Rien, se taire et attendre. Il n’y a pas que Nietzsche pour conseiller la sérénité face à l’auto‑destruction des valeurs de la folie. “Regardez‑les grimper ces singes agiles. Ils grimpent les uns sur les autres et ne réussissent qu’à s’entraîner tous ensembles dans la boue et dans l’abîme”. Ces paroles concernent tout autant “l’élite” économique que le corps politique et sont d’une évidente actualité. Mais un certain Galiléen nous avait déjà avertis : “Gardez‑vous de vous émouvoir, car il faut que ces choses se passent”.

L’HOMME LIBRE, fils de la terre – Septembre 1997 – Robert DUN

No Comments

Post A Comment